Blog de collègue

Un petit lien vers le blog d'un collègue enseignant en ce dimanche riant et ensoleillé, le blog d'Ali Devine, prof en ZEP dans le 9.3 :

http://aucollege.over-blog.fr/

Ce blog sort de l'ordinaire. L'auteur est incontestablement une belle plume... Qu'il utilise pour développer de passionnantes réflexions sur le métier, l'enseignement, la pédagogie. Le tout est bien documenté et bien construit. Mais il se sert aussi de sa plume pour mettre sans concession en scène le quotidien d'un prof en collège que l'on dit "sensible". L'auteur s'y révèle avec beaucoup d'honnêteté, d'humanité, dans toutes ses limites et ses contradictions. Il y a du découragement, de la violence, de la haine aussi, mais également de l'espoir et énormément de courage.

Bref, ce riche blog vaut le coup même si certains propos sembleront sortir des sentiers battus et pourront choquer.

Un inquiétant collègue

A la pause de midi, première rencontre en salle des profs avec M. Grosbedon.

En l'occurrence M. Grosbedon est le collègue TZR qui remplace le prof de français d'une 5e où je sévis également. La cinquantaine grisonnante, barbue et bedonnante, des petits yeux de fouine inquiétants toutefois tempérés par un sourire quelque peu ironique. Et un amour manifeste du beau parler maniéré et alambiqué. Au bout de quelques minutes de conversation :

- Moi de toute façon dès que je suis arrivé ici je suis allé voir l'administration et je leur ai dit : "écoutez, moi je suis bordélisé. Donc avec moi dans deux semaines vous aurez le bordel."

Quelques minutes plus tard alors que, l'antipathie ayant pris le dessus sur la politesse, j'eus pris congé et me fus nonchalamment vautré café à la main sur un canapé, j'entendis plus qu'écoutai :

- Je ne comprends pas que la littérature soit encore enseignée dans le secondaire. Cette discipline n'a aucun intérêt.

Et au moment de la sonnerie, en plein branle-bas, mes oreilles ne purent s'empêcher d'entendre :

- Allez je vais voir à quoi ressemblent les 4e. J'ai pas envie, je déteste les 4e...

Bref, à mon avis on vient de récupérer un poids lourd. Il y a des chances pour que vous en entendiez reparler sous peu. D'autant que les 5e que nous avons en commun ne sont pas des enfants de chœur. Mais alors pas du tout.

Reprise de service

Les voitures passent au ralenti faisant bourdonner l'atmosphère humide de l'eau froide qu'elles aspergent en rythme sur les trottoirs. L'air est saturé d'eau et ça ruisselle de partout au bord de cette rue où les abris sont maigres. Pour l'heure il ne me semble pas y avoir d'endroit plus inhospitalier, je n'ai pas de parapluie, je rentre la tête dans les épaules mais je sens déjà mes cheveux qui dégoulinent. Je fais deux-trois passages devant les quelques endroits qui semblent accueillir une certaine forme de sociabilité humaine. Y'en a pas un qui semble plus engageant que l'autre. Je pousse la porte d'un rade qui fait face à un embranchement plus large que les autres et dont l'axe semble se perdre là bas loin dans un amas vague et peu amène, de toute façon trop loin et trop pluvieux pour en tenter l'exploration. La salle est vide. Ca pue le vieux bar. Même pas la fumée froide évidemment. Mais le vieux froid. Le vieux demi froid. Les vieilles cacahuètes. Le vieux truc pourri. Et humide. J'avise une table en formica orange. Je demande au mec en train d'essuyer son verre derrière le comptoir: "vous faites à manger?". Il met fait un mou de dénégation et murmure un "non" aussi clair que peu désolé. Je sors. Il est bientôt midi, et j'ai la dalle.

Cette ville est un cours de géométrie. Des axes principaux: le canal, la voie de chemin de fer, la départementale, la nationale sont parallèles et filent ensemble entre la capitale et le vide intersidéral, quelque part où quand même des gens habitent. Et puis perpendiculaires, strictement perpendiculaires, reliant ces différents axes entre eux, des rues que bordent des pavillons. Un arpenteur de la légion n'aurait pas fiat mieux en 14 avant J.C. au moment d'installer quelques vétérans dans un coin propice de Narbonnaise. Le plan hippodamique est depuis pas loin de 3000 ans la meilleure solution qu'a trouvé le génie urbanistique de la civilisation humaine pour planifier en grand une urbanisation accélérée. En 14 av. J.C. seulement on prévoyait quand même des lieux centraux: un forum, des portes, des thermes même peut être...ici il n'y a rien. Ou en tout cas rien que ma maigre exploration ait pu, jusqu'à présent me rendre l'endroit quelque peu civilisé.

J'opte pour le caractéristique kébab reconnaissable à son enseigne arborant la caractéristique broche fumante de viande grillée dégoulinant d'eau et de gras. Il y a foule. Tous les ouvriers du coin viennent ici. Quand je dis foule, il faut compter une bonne demi douzaine. Les yeux du mecs se posent sur moi. Un coup de tête. Je comprends qu'il faut passer ma commande, j'ai même pas regardé "un assiette grecque...oui, sur place...d'accord". Je m'assoies à une table derrière le grand réfrigérateur à boisson. Derrière moi, des types regardent de concert le grand écran LCD allumé sur la 5e. Comme j'ai pas envie de bouffer en regardant le documentaire animalier je tourne le dos à leurs dos tournées vers l'écran. J'ai le son mais pas les images. Plus de temps à autre un commentaire expert: "et là crak tu vois, elle le chope au cou la gazelle...c'est fini". Devant, la queue des types qui attend leur grec complet sans salade ketchup mayo. Puis dans mon axe de vision, derrière la vitrine, la station BP. A moins que ça ne soit une Shell.

La rue principale de ce bled est en fait la départementale. Un ancien village-rue où à la place des champs de betteraves ont poussé des kilomètres carrés entiers de zones pavillonnaires. Quand on remonte depuis la gare, on voit bien que c'est plutôt chic et coquet. Limite bourge. Mais ça reste triste à mourir, surtout à 8h du mat', quand vous avez l'impression désagréable de ne pas aller dans le bon sens en croisant la foule des cadres moyens se pressant pour rejoindre la gare et se faire aspirer vers la capitale, la grande pompe aspirante.
Cet endroit ne ressemble à rien, et à des milliers d'autres partout en France. Pouv m'a dit:"Le trou du cul du monde"à 1h de la capitale. Même pas une heure. Demi heure quand tout va bien. Entendons nous bien, il y a la ville, la métropole, celle dont on parle et qui se voit à la télé, mais il y a la masse des cités dortoirs pour classes plus ou moins laborieuses. Les espaces purement fonctionnels. Loin du forum, loin des thermes. Les canabae et autres vici qui se sont développés par boursouflures sur les axes radiants, de plus en plus loin. Mais la métropole mes amis, voilà la marque de la civilisation moderne nous dit-on dans les manuels de géographie.

Il y a à cet endroit un collège qui s'est trouvé avoir besoin d'un TZR. Le collège, c'est pas compliqué; il est sur l'axe de la départementale à qui on a donné un vague nom de rue, histoire de rappeler que quelques édiles règnent en bons gestionnaires, plébiscités par la foule des citoyens satisfaits, sur cet espace où, il y a à peine 50 ans on devait encore sentir le fumier et les betteraves pourries. Peut être que la route était moins fréquentée, parce que maintenant, dans ce genre d'endroit on vit quasiment dans sa bagnole. Il n'est d'ailleurs pas possible de vivre sans. Sauf que tout le monde veut aller au même endroit et que la rue ne semble pas devoir se débloquer un jour.

J'ai débarqué de mon train un vendredi matin, sous une pluie froide, avec ce sentiment étrange qui vous étreint en découvrant un paysage quelconque, voire même moche, mais dont vous savez qu'il vous sera familier dans quelques semaines. Même pas comme dans les films j'ai marqué un temps d'arrêt comme le héros qui semble humer l'air frais de sa destination finale avant de se mettre en marche vers son destin et ses nouvelles aventures. J'ai avisé le tunnel qui me faisait traverser la voie, dépassé le canal et j'ai marché tout droit parce que le plan que j'avais mémorisé me disait de le faire. J'ai marché en me mouillant sans jamais voir le bout de cette putain de rue. Et puis je suis arrivé...

Et puis c'est là que j'ai commencé à me mettre dans la peau du professionnel...

...l'envie de me pendre, elle, n'est venue qu'à l'instant où j'ai vu le panneau BP ( à moins que ce ne fût Shell) au delà de l'assiette kébab entre les soubresauts d'une antilope succombant à ses blessures et le camion bloqué sur la route.

La déroute

A 17h j'ai trouvé dans mon casier les copies de bac blanc de mes terminales L corrigées par une collègue. C'est un désastre total.

Sur 18 élèves deux ont 10 et un a 11. Et c'est tout. Le reste a en gros entre 6 et 8 avec quelques 3 ou 4 qui trainent.

Voilà.

Là pour le coup c'est du niveau de la bataille des Ardennes en mai 40 ou de Barcelone-Lyon en Ligue des Champions l'hiver dernier. Et moi je suis le Gamelin ou le Claude Puel de cette déroute.

Alors bon...

...Il y aurait des tas d'explications à avancer.

Mes deux semaines et demi d'absence pour cause de maladie pour commencer. Elles m'ont obligé, pour que les élèves puissent faire le devoir en commun avec les ES, à traiter en six heures de géographie "la mondialisation", "d'autres logiques d'organisation de l'espace mondial" et "la Méditerranée" (alors que les programmes officiels prévoient seize heures...). Le tout sans surprise à grands coups de polycopiés insipides et de raccourcis parfois fumeux. Il y aurait beaucoup à dire sur cette "technique pédagogique" qui connait généralement ses heures de gloire vers mai-juin quand il faut boucler le programme en catastrophe. Moi ça y est, j'ai mon opinion arrêtée. En gros le prof a l'impression d'avancer le programme mais en réalité il ne fait que se mentir et se donner bonne conscience. Parce que les élèves, eux, n'avancent pas puisqu'ils ne comprennent rien.

Tiens au fait parlons-en des élèves. Sept d'entre eux ont rendu leur copie au bout de deux petites heures (sur quatre)... Voilà qui en dit long sur leur implication. C'est d'ailleurs ce que m'a dit le collègue qui les a surveillés. Ces constatations ne m'étonnent qu'à moitié. Entre ceux qui arrivent en cours défoncés, ceux qui s'assoient au fond et ne font rien, ceux dont il est impossible de tirer un mot... Très clairement ils n'ont pas assez bossé pour le bac blanc. Et j'ai envie de me taper la tête contre les murs quand je constate que la méthode de la dissertation et celle du commentaire de texte ne sont toujours pas rentrées au bout d'un trimestre et demi d'efforts.

Et puis enfin il y aurait quelques facteurs conjoncturels à convoquer. Celui qui a eu 3 est un dépressif limite suicidaire suivi par un psy, donc pour qui la question du bac est somme toute assez secondaire. Et celle qui a eu 4 a été absente pendant les deux semaines au cours desquelles nous avons traité ce qui est tombé au bac blanc.

Ceci étant...

...Quand le désastre est à ce point total tout le monde sait qui est le réel responsable. "Total", tout est dans ce mot. Comment expliquer que les quelques bons élèves ne s'en soient pas sortis non plus? "La terminale L de la Chignolette prend 5-0 chez le promu, les joueurs ont démissionné" aurait pu titrer un canard local entre la chronique nécrologique et le compte rendu de la fête annuelle de la saucisse de Laporcade-les-Jambons. Généralement à ce genre de titre succède tout naturellement un sous-titre : "le coach est-il encore l'homme de la situation?"

Ben je me pose exactement la même question. Pour tout vous dire je suis salement touché et déprimé. Franchement au fond du seau même. Je me sens comme l'équipe de France de rugby regardant, en cet après-midi d'octobre 1999, Andrew Mehrtens transformer le deuxième essai personnel de Jonah Lomu et porter le score à 24-10 en faveur des All Blacks : certes le match n'est pas encore perdu, mais il va falloir aller se la chercher la victoire, et on part de loin...

Pour finir - et histoire d'essorer définitivement cette lourdissime métaphore filée militaro-sportive - je songe déjà que lundi prochain, à partir de 13h20, il va y avoir réunion les yeux dans les yeux entre le staff et les joueurs. On va se dire les choses comme on dit dans le milieu, et on verra si le vestiaire va exploser ou si le coach va trouver les mots justes pour garder la confiance de l'équipe et lancer l'opération maintien.

Mais pour l'instant, sérieusement cette fois-ci, je suis trop abattu pour penser aux mots que je vais employer lundi. Ce soir c'est relâche. A partir de demain matin il va falloir inventer la deuxième partie de saison...

... Pardon je voulais bien sûr dire "la deuxième partie de l'année scolaire".

Rayonnement du soleil ovale

- Alors Zébulon il n'était pas trop dur ce contrôle d'histoire?

- Ca allait m'sieur, me répond le petit bout d'chou en rangeant ses affaires. A l'instant de remettre son carnet de correspondance dans son sac j'apperçois un logo bien connu collé sur la couverture. Et plus précisément celui-là :-)

- Ah tiens, ça représente quoi ça? Fis-je alors, faussement naïf.

- Le Stade Toulousain m'sieur! Mon club de rugby préféré!

- Mais tu viens de Toulouse?

- Non m'sieur je suis de La Chignolette, mais Toulouse c'est mon club préféré.

- Et toi tu joues au rugby?

- Oui m'sieur, à coté de La Chignolette.

- Et tu aimerais jouer au Stade Toulousain plus tard?

- Ah ça oui m'sieur!

Hihihi. Toi mon bonhomme je ne sais pas si tu déblaieras des mauls sur la pelouse des Sept-Deniers plus tard, mais à en attendant tu risques fort d'avoir largement la moyenne à ton contrôle.

- M'sieur, m'sieur! Moi ce que j'aime c'est l'armée! Regardez j'ai dessiné des blindés!

- Oui... Bon... Allez ça a sonné, filez vite en cours...

Grève des enseignants, les experts s'expriment (2)

- M. Pouv : nous sommes de retour sur notre blog après une petite pause publicitaire de six heures. En première partie d'émission j'ai reçu l'infâme gauchiste Charles Max venu tenter de justifier l'injustifiable, à savoir la contestation par les enseignants de la réforme du lycée et des suppressions de postes dans l'Education Nationale. J'accueille maintenant Christophe Barbier, rédacteur en chef de "l'Express" et expert tout terrain convoqué à chaque fois qu'il faut justifier une politique libérale. Christophe bonjour...

- Christophe Barbier : bonjour Pouv.

- Pouv : alors ma première question est toute simple Christophe : pourquoi la grève selon vous?

- Christophe Barbier : j'aimerais pouvoir vous répondre simplement Pouv mais la vérité c'est qu'il est très difficile de lire ce mouvement de grogne. Les revendications sont extrêmement diverses, allant de la question de l'Ecole à celle des conditions de travail et du salaire. On a l'impression d'un vaste fourre-tout peu lisible qui serait avant tout révélateur d'un sentiment de ras-le-bol. Le ras-le-bol d'une profession un peu paranoïaque qui se sentirait attaquée de longue date par le gouvernement.

- Pouv : mais de quoi se plaignent exactement les profs Christophe?

- Christophe Barbier : on pourrait le résumer en un mot : dégradation. Dégradation de leurs conditions de travail et dégradation de la qualité de l'enseignement donné aux élèves.

- Pouv : attendez je ne vous suis pas. Ils sont enseignants. C'est donc eux qui sont responsables de la qualité de l'enseignement non?

- Christophe Barbier : oui et c'est là toute l'ambiguïté et la contradiction de leur discours, qui consiste à expliquer que si la qualité de l'éducation se dégrade c'est parce qu'on ne leur donne pas les moyens et la possibilité de travailler efficacement à la progression des élèves. Or les moyens ils en ont. Les collégiens français ont par exemple les horaires hebdomadaires parmi les plus lourds de toute l'Europe. On a l'impression d'être en face d'une profession qui demande toujours plus et ne se contente jamais de ce qu'elle a.

- Pouv : et cette réforme des lycées, est-elle si terrible que ça?

- Christophe Barbier : je ne suis pas du tout spécialiste de la question mais c'est pas grave je vais tout de même en parler. Cette réforme ose des nouveautés intéressantes : ces enseignements dits "de découverte" que M. Max vient de pourfendre vont permettre aux lycéens de choisir ce qui leur plait, de découvrir de nouvelles matières enseignées différemment. L'idée est intéressante, les modules semestriels au choix des étudiants existent déjà chez nos voisins allemands ou scandinaves et ça fonctionne très bien.

- Pouv : les enseignants prétendent ne pas être formés pour ça...

- Christophe Barbier : eh bien qu'ils se forment! Ou qu'on les forme si ils ne peuvent se prendre en main! On vit dans un monde de flexibilité et de mouvement, de plus en plus de travailleurs exercent plusieurs métiers au cours de leur vie active, changent de région et d'entreprise plusieurs fois aussi. Et la formation continue se généralise partout. Et on a l'impression qu'à coté de ça les enseignants restent cloisonnés dans leur matière, dans leurs pratiques pédagogiques, et refusent obstinément d'en sortir. D'où cette image conservatrice qui leur colle chaque jour un peu plus à la peau.

- Pouv : ceci étant le gauchiste Charles Max nous expliquait que cette "réforme" du lycée ne servait qu'à masquer des économies et que ces enseignements "de découverte" n'étaient que de la poudre aux yeux, des miettes sans moyens réels investis...

- Christophe Barbier : alors sur la question des moyens il y aurait aussi à redire. Premièrement le budget de l'Education Nationale a été stabilisé en 2009 par rapport à 2008. Deuxièmement il faudrait que nos sympathiques amis enseignants se renseignent sur la situation financière actuelle de la France, pays en crise dont le budget 2009 a été déficitaire à hauteur de 140 milliards d'euros et devrait l'être, au prix d'économies drastiques, de 115 milliards en 2010. Alors oui il faut économiser et le robinet risque de couler moins fort dans les années qui viennent.

- Pouv : voilà qui est dit! Mais revenons au mouvement enseignant d'aujourd'hui. Quel peut être son réel impact? A-t-il une chance d'influer sur le gouvernement?

- Christophe Barbier : sur le gouvernement non. Sa volonté de faire passer les réformes est trop forte. Il va simplement se contenter de regarder les chiffres de la grève pour se faire une idée de la vitalité du mouvement. La vraie question est : les enseignants vont-ils réussir à toucher l'opinion publique? Parce que l'enjeu est là. Or force est de reconnaître qu'ils partent de loin : un sondage paru il y a quelques jours chez nos confrères du "Monde" montre que 75% des Français sont favorables à la réforme des lycées. La communication du gouvernement sur la question est très bien passée, aidée en cela - et c'est tout à notre honneur à vous et à moi mon cher Pouv - par des médias de masse largement à son service. En face la communication des enseignants peine à exister. Déjà - et encore une fois - grâce à nous autres journalistes qui minimisons, caricaturons et déformons systématiquement leurs revendications. Mais aussi il faut bien le dire à cause de la faillite totale de la plupart des grands syndicats enseignants dans cette histoire.

- Pouv : expliquez-vous mon cher.

- Christophe Barbier : disons-le tout net, la quasi-totalité des grands syndicats enseignants, au premier rang desquels le SNES font preuve d'une mollesse et d'une ambiguïté inouïe. Ces grands mammouths sont embourbés dans des enjeux et des intérêts politico-stratégiques qui dépassent la question de la réforme des lycées et des suppressions de postes. Entre d'un coté leur trop grande proximité avec le gouvernement ou avec des forces politiques d'opposition, les ambitions personnelles inavouables de certains de leurs cadres... et de l'autre le mécontentement de leurs adhérents de la base, ils ont l'arrière-train entre deux fauteuils Louis XIII si vous me permettez cette image quelque peu triviale. Leur stratégie est suicidaire : essayer de ménager la chèvre et le chou plutôt que de se souvenir qu'il sont avant tout une organisation de défense de leurs adhérents.

- Pouv : bref vous nous rassurez, ce n'est pas demain que la rue gouvernera hu hu hu.

- Christophe Barbier : hu hu hu certes non mon cher. Ce qui est sûr c'est que les enseignants ne reprendront jamais la main en perpétuant des moyens de contestation dépassés qui s'apparentent plus à un rituel carnavalesque désuet qu'à autre chose. Face aux nouvelles règles du jeu instaurées par le gouvernement depuis 2007 la grève et la manif de grand-papa c'est terminé. Pourquoi ne pas aller reprendre la Bastille pendant qu'on y est? Il y a toute une forme moderne de contestation à réinventer. Ceci étant les grands syndicats ne proposent rien d'autre que les vieilles recettes à leurs adhérents. Perpétuer un mode de contestation dépassé et qui n'a aucune chance d'aboutir est un bon moyen de donner le change à la base en donnant l'impression d'agir... Encore une fois on ménage la chèvre et le chou... et on reste en poste à la tête de l'institution syndicale.

- Pouv : eh bien nous prions tous pour que cela dure...

- Christophe Barbier : la vérité ultime, cher ami, c'est que bon nombre d'enseignants, même grévistes, n'y croient plus. Ils voient depuis trop longtemps les grèves succéder aux grèves sans aucun résultat. Et ils hésitent de plus en plus à sacrifier une partie de leur salaire pour ce qui s'apparente désormais plus à un baroud d'honneur qu'à un réel mouvement constructif, force de proposition et porteur d'espoir. Et encore nous sommes gentils de ne pas parler de cette portion non négligeable de "grévistes" qui s'arrêtent de travailler uniquement pour se reposer ou profiter du beau temps et qu'on ne verra jamais dans les manifestations. Le temps de la force sociale des professeurs est-il achevé? Un avenir plus proche que ce qu'on croit nous le dira...

- Pouv : eh bien merci pour ces éclaircissements Christophe, encore une fois le bon sens triomphe à la fin. Au revoir et à bientôt chers lecteurs nous espérons vous avoir apporté quelques éclaircissements.

- Christophe Barbier : merci à vous de m'avoir invité Pouv et au revoir chers amis... Sinon Pouv tu viens à la garden party dimanche? Nico et Carla seront là...

Grève des enseignants, les experts s'expriment (1)

En pleine mode des experts plus ou moins auto-proclamés et massivement convoqués dans les médias pour expliquer au bon peuple ce qu'il doit penser... il n'y avait pas de raison pour que le blog des TZR ne suive pas le mouvement ;-)

Aujourd'hui donc le journaliste-vedette Pouv a réuni pour une table ronde équilibrée et objective deux personnalités incontestables puisque justement membres de la noble et fermée caste des "experts". A savoir : Charles Max, enseignant de base, et Christophe Barbier, blablateur universaliste. Le débat du jour, la grève des enseignants.

- Pouv : Mesdames messieurs bonjour, mon premier invité est Charles Max. Charles Max bonjour, vous êtes enseignant au collège populaire Joseph Staline d'Aubervilliers et rédacteur en chef du magazine "Pendons les bourgeois". Vous êtes, si vous m'autorisez l'expression, un homme de gauche.

- Charles Max : oui on peut le dire, disons que...

- Pouv : précisons tout de même pour nos lecteurs dont les préoccupations quotidiennes sont souvent fort éloignées de ces querelles politicardes d'intellectuels improductifs. Être de gauche ça veut dire vouloir voler aux Français leurs biens et leurs économies gagnées à force de travail pour les donner à on ne sait qui, qui ne travaille pas, c'est bien ça?

- Charles Max : Hein?! Mais pas du tout je...

- Pouv : peu importe, ce n'est pas le sujet du jour. La grève donc. Nos concitoyens se demandent pourquoi des fonctionnaires ayant la garantie de l'emploi et plus de trois mois de vacances par an se paient le luxe de paralyser régulièrement le pays. Que pourriez-vous répondre à cette légitime indignation?

- Charles Max : ... Attendez ce n'est pas la question. Je...

- Pouv : mais si M. le gauchiste... pardon... M. Max, c'est la question! Les temps sont durs, la crise est là et la vie est compliquée pour nombre de nos concitoyens, et ils se demandent pourquoi une profession qui a de tels avantages est aussi celle qui fait le plus grève.

- Charles Max : attendez je crois qu'il faut rappeler certains faits. D'abord que la grève est un droit universel qui n'a pas à être contesté. Ensuite que le métier d'enseignant n'est pas tant que ça un métier "d'avantages". Ceux qui pensent ça n'ont qu'à passer une semaine dans les classes à essayer de faire cours pour s'en persuader. Enfin les inquiétudes des enseignants sont légitimes...

- Pouv : hahaha je serais bien curieux... enfin les Français seraient bien curieux de savoir pourquoi...

- Charles Max : mais parce que, cher monsieur le journaliste objectif, l'Education Nationale est en train d'être démontée pièce par pièce par le gouvernement actuel. Depuis maintenant quatre ans on supprime des postes à coups de 10000, 13000, 17000 par an! Vous vous rendez compte de la saignée? Et je ne parle pas du budget de l'EN passé de 64 à 56 milliards d'euros entre 2004 et 2007! Et la communication gouvernementale maquille cette destruction programmée en "réforme" du lycée, en attendant la "réforme" du collège...

- Pouv : aha! Donc vous avouez être un conservateur rétrograde opposé à toute réforme!

- Charles Max : mais pas du tout! Mais il y a réforme et réforme! Comment peut-on arriver à faire croire qu'on va faire mieux avec moins de financement et moins de personnel?

- Pouv : Mais en travaillant plus tout simplement! Comme tous les Français, M. le privilégié...

- Charles Max : attendez, un enseignant certifié a 18 heures de cours par semaine. Si vous ajoutez à ça la préparation des cours et les corrections de copies, plus les réunions diverses et les interminables heures de travail dès qu'on veut monter une sortie ou un voyage... on arrive à un volume horaire élevé. Je peux vous garantir que beaucoup d'enseignants seraient ravis de passer aux 35 heures ou même aux 39 ou aux 40... Ça leur allègerait la semaine.

- Pouv : vous allez nous faire pleurer... Mais alors dites moi vous qui êtes si malin : pourquoi être contre la réforme du coup?

- Charles Max : mais parce que cette soi-disant "réforme" ne sert qu'à maquiller une volonté d'économies qui va à terme détruire la qualité de l'Ecole française. La réalité c'est qu'avec les suppressions de postes les enseignants restant sont obligés de prendre toujours plus d'heures supplémentaires ce qui nuit à la qualité des cours auxquels on consacre moins de temps de préparation. Ou alors les établissements engagent des vacataires ou des contractuels, souvent bons et motivés, mais manquant d'expérience et dont le statut précaire s'apparente souvent à de l'exploitation éhontée. Et les élèves dans tout ça? La "réforme" du lycée va supprimer des heures d'enseignement en français, en maths, en histoire-géo. Ça c'est la réalité. On a même parlé d'histoire-géo optionnelle en terminale S. Et pour masquer cette baisse d'ambition et de qualité d'enseignement pour les jeunes on crée au lycée des enseignements "de découverte" à la carte dont le volume horaire sera extrêmement faible, les programmes vagues, l'enseignement non évalué, et qu'on confiera à des enseignants non-spécialistes et non-formés.

- Pouv : donc si on vous écoute le bateau est en train de couler. Vous êtes sûr que vous n'exagérez pas un peu?

- Charles Max : la vérité est là : moins de profs, moins de moyens financiers, moins de cours et de qualité pour les élèves. Le reste de la "réforme" - ces enseignements "de découverte" - ce sont des miettes sur lesquelles le gouvernement communique pour masquer la destruction de l'Ecole Publique. Or un pays qui n'investit plus sur l'éducation et la formation est un pays qui se condamne à la décadence. Entendons-nous bien, si demain le Public se casse la figure et que l'éducation est privatisée (projet tout à fait envisageable de la part d'un gouvernement libéral) la France aura encore les moyens de former les chercheurs, ingénieurs, cadres et techniciens qui feront tourner son économie. Mais il faudra payer beaucoup plus cher pour ça, ce qui réservera de fait les études à certaines catégories sociales. Ce n'est pas seulement l'Ecole qui est en jeu, c'est une certaine idée de la solidarité au sein de la République qui se joue, cette idée que la société est prête à financer une éducation de qualité pour tous, quelle que soit leur origine... et à leur donner ainsi une chance de prouver leur valeur, basée sur le seul mérite et pas sur la naissance. Ça coûte très cher, c'est sans doute utopique, mais ça me semble être une belle idée.

- Pouv : bon allez ça suffit vous nous avez assez embrouillés avec vos formules de gauchiste. Après la pause nous écouterons à 17 heures tapantes une parole un peu plus sensée. Je recevrai Christophe Barbier, rédacteur en chef de "l'Express", qui nous expliquera pourquoi ce mouvement des enseignants ne peut qu'échouer.

- Charles Max : salut fraternel camarade, et vive la Sociale!

- Pouv : Oh toi ta gueule!

Note ton prof!

Ils sont de retour! Ils avaient été fermés une première fois suite à la grogne des enseignants. Mais désormais ils sont hébergés à l'étranger donc plus rien à faire. De qui je parle? Mais d'eux bien sur :

http://www.note2be.com

http://www.notetonprof.com

Je ne sais pas ce qu'il faut penser de la mode de ces sites où les élèves s'amusent à noter leurs enseignants.

Jeu inconséquent ou scandale absolu, quoiqu'il en soit votre serviteur est très fier de vous annoncer que si vous vous connectez à un de ces sites et que vous tapez "Lycée Felix Lechat, La Chignolette sur Piperade" vous y verrez un certain M. Pouv gratifié d'un fort acceptable 4/5 :D

Par contre je suis très déçu, je n'ai eu ni le smiley "populaire" ni le smiley "stylé", tout au plus le smiley "normal"... :-(

Ailier d'histoire-géo

Les coups reçus. Le corps qui fait mal. La poitrine qui se soulève frénétiquement pour happer l'air de la survie. Le positionnement dans la ligne d'attaque. Et l'attention qui se fixe sur la bataille qui a lieu là-bas et ce ballon qui peut-être... on l'a! Il est à nous! Il va être extrait. Il est extrait. Ça saute pour moi.

L'éclair dans le regard. Le tressaillement. L'instant pur. Ils sont étirés, il y a un trou. L'animal s'exprime. Je le prends. Le cœur qui saute un battement. Le grondement sourd des masses humaines. L'éternité. J'ai franchi leur ligne.

Elle est là je peux la voir. La ligne blanche. C'est un couloir. Elle semble me fuir. Je suis du plomb. J'ai si mal. Si peur.

Ils sont là. Instinct de bête sentant les chasseurs sans les voir. Leur souffle sur ma nuque. Leurs mains sur mes épaules. Leur violence. Leur volonté de m'anéantir. Ma volonté de vivre.

Tout disparait. L'odeur de sueur, de sang et de terre. Les cris, la clameur et le bourdonnement de mes tempes. La vue se tend, se déforme. Seule demeure la ligne blanche.

Donnez-moi encore trois foulées. Deux foulées. Une foulée. Ultime terreur. Se coucher, plonger dans la terre, y mourir enfin. L'accomplissement.

Aaaaaaah mais monsieur... si Avicenne a lu la géométrie d'Euclide... ça veut dire que les Arabes ils ont pris les livres des Byzantins pour les traduire et s'en servir pour être meilleurs!

Essai.

Yes :-)

Pourquoi nous travaillons?

Question con. Mais nécessaire. A l'heure où l'on parle de réformer et de transformer le métier d'enseignant, voilà un débat qui mérite d'être posé.

Il y a sans doute ceux qui font ça, parce qu'ils ont la foi, que cette foi soit entretenue par une conviction née dans la prime jeunesse ou qu'elle se soit forgée peu à peu sur les bancs de l'université.

Ceux là sont nombreux, peut être pas majoritaires, mais nombreux. On peut réellement faire ce métier par passion, par conviction profonde, par vocation profonde, quelle que soit la part de reconstruction et de réélaboration que cette conviction peut recéler.

On peut aussi faire ce boulot par dépit, ou parce qu'on a trouvé rien d'autre à faire. Parce que c'était le boulevard le plus facile d'accès à la sortie des études et qu'il semblait normal de l'emprunter plutôt que les venelles tortueuses parallèles où l'on risquerait de se perdre.

On peut enfin faire ce métier par défaut, parce qu'on a échoué ailleurs, parce que des portes se sont fermées, parce que des voies se sont bloquées, parce que l'évidence et la nécessité l'ont imposé.

Quoiqu'il en soit de cet incomplet et variable panel de motivation, cela n'empêche pas d'exercer ce métier avec du plaisir, avec de la joie, mais aussi avec du dégoût, du découragement et de la colère. Ce n'est pas parce qu'on a pas une conviction qu'on sera professionnellement moins sûr. Peut être qu'on aura une moindre propension à s'enthousiasmer à trouver de la motivation. Peut être qu'on saura moins voir les petites reconnaissances qu'offre ce métier. Mais on aura peut être aussi plus de facilité à ne pas se laisser happer par la déprime. La motivation première n'a que très partiellement à voir avec le professionnalisme.

Je n'ai pas une âme de curé, je n'ai pas l'impression d'avoir toujours voulu être enseignant. Je n'ai pas eu de vocation particulière étant petit, j'ai peut être acquis une certaine conviction personnelle dans le cadre de mes études, mais dans quelle mesure n'est-elle pas une détermination plus qu'un véritable "choix"? Je n'exerce pas ce métier avec déplaisir, il m'arrive d'y trouver satisfaction et joie. Je suis de plus en plus sceptique sur mon avenir dans cette corporation, telle que le métier en tout cas évolue, mais je garde au fond tout de même un certain goût pour la transmission d'un savoir.
Néanmoins je ne me sens pas porté par un sacerdoce ou même par une mission sociale ou politique. Je fais ce métier parce qu'il en vaut sans doute beaucoup d'autres et qu'il a surtout l'immense, l'incommensurable, l'incomparable et l'incontestable avantage de me donner du temps libre, et aussi un peu d'argent.

Aussi, la prochaine fois que quelqu'un me branchera sur mes vacances et mes privilèges, je pense que je lui répondrai que oui. Oui, je fais ce métier parce qu'il me donne du temps libre et des moyens encore suffisants pour vivre décemment.

J'ai tendance à penser que les syndicats et autres organes représentatifs du corps enseignants ne devraient pas rougir ou délaisser cet argument. Les enseignants ont intégré la culpabilité qu'un certain discours distille depuis des années. Ils ont des vacances, ils sont bien payés, ils ne bossent pas assez, ce sont des privilégiés. Presque faudraient-ils qu'ils s'excusent de cela. Et bien non, on va pas s'excuser, c'est précisément pour ces avantages que quantité de profs font aussi ce métier. Quoi? vous voudriez des missionnaires? des zélateurs républicains? des hussards noirs? Ouais ben allez-y vous même évangéliser en banlieue. Moi, c'est pas mon rôle que de jouer au martyr de la Cause.

A une époque qui pousse à l'abrutissement au travail, au don complet de soi et à la réalisation personnelle permanente, dans quelle mesure affirmer que son travail n'est après tout qu'un gagne pain et qu'un moyen d'avoir du temps à soi ou pour autre chose, n'est déjà un moyen de se soulager un peu?