Smax

Un petit Billet pour signaler l’ouverture de Smax, un blog dessiné de plus sur la toile.
Voila, en espérant qu’il vous plaira ^^

Chronique d'un autre départ

J'y ai repensé ce matin au moment de quitter La Villaufond. Il y a dix mois pratiquement jour pour jour je prenais ma voiture pour un départ vers un petit collège perdu dans la montagne. Pour un départ vers l'inconnu. Le récit de ce tout premier voyage qui serait suivi par tant d'autres avait pour titre "Chronique d'un voyage". Mon tout premier article sur ce blog :-)

Du coup ce soir j'ai vraiment l'impression de boucler la boucle avec le récit de ce long départ de la montagne étalé sur trois jours, mon dernier article de la saison 1 de ce blog avant sa mise en sommeil.

Mardi 14h: arrivée au collège de Frizoule-la-Forêt, de sinistre mémoire. Alors que je descends la rue en pente qui mène à la petite cour d'école les internes de 3e, les seuls encore présents pour cause de brevet, lèvent les yeux de leur partie de foot et me reconnaissent :

- Ey matez c'est monsieur Pouv!

- M'SIEUR POUV, M'SIEUR POUV! Vous êtes revenu? C'est vous qui allez nous surveiller cet aprem?

- Oui c'est moi, je vais surveiller l'histoire-géo avec votre prof d'anglais.

L'extra-terrestre M., fan maladif de foot et cas psychiatrique dont il avait déjà été question s'approche de moi le sourire aux lèvres :

- Alors monsieur vous êtes content de jouer ailier droit à Manchester? Il va bien Rooney? Vous êtes pas dégouté d'avoir perdu 4-1 contre Liverpool, en plus à domicile?

Je mets un seconde à faire le rapprochement. Puis je réalise qu'avec mon polo rouge vif (trop classe, soit dit en passant) et les cheveux qui n'ont pas vu un coiffeur depuis deux mois je ressemble de loin (Alain, haha!) à ça :

Il se marre sous cape avec son pote Kamel. Pfff blaireaux. Attendez que les sujets tombent vous ferez moins les malins.

Mardi, 14h30: je découvre les sujets en même temps que les élèves. Et là c'est le drame. En histoire ça tombe sur LE SEUL chapitre que je n'ai pas traité avec les 3e de La Villaufond, en géo sur LE SEUL chapitre sur lequel je suis passé rapidement, et en éducation civique ça tombe sur un chapitre qu'ils n'ont sans doute pas eu le temps de voir avec la collègue. Je suis abasourdi par une telle malchance. Mais sûrement pas autant que quatorze ados villaufondois à 30 km au nord au même moment.

Mardi 16h : l'épreuve est sensée durer deux heures mais sans surprise les premières copies arrivent sur le bureau au bout d'une petite heure. Les élèves, vaguement impressionnés par l'enjeu du brevet, sont restés à peu près silencieux jusque là. Mais les premières sorties de salle donnent le signal de la déconcentration :

- Monsieur je peux aller boire?

- Non.

- Monsieur ça s'écrit comment "agglomération"?

- Je ne peux pas te le dire Kamel c'est le brevet là...

- Monsieur j'ai fini...

- Montre. Tu n'as rien marqué aux repères chronologiques? (objectif de l'exo : arriver à dater des événements historiques majeurs étudiés de la 6e à la 3e, ndlr)

- Non j'y arrive pas.

- Bon ben tu reprends ta copie et tu essaies quand même. Tu estimes, tu tentes au hasard, tu fais comme tu veux mais tu remplis. C'est le brevet, il te reste une heure, t'as rien à perdre et tout à gagner.

- Pfff...

- Monsieur ça s'écrit comme ça "agloomération"?

- Bon Kamel tu te tais et tu travailles sinon je remplis le rapport d'incident!... Dites-donc les Ribéry dehors j'avais dit que vous pouviez jouer "calmement" au foot!

- Oui m'sieur... Shoot! BUNK! Oups désolé m'sieur...

Mercredi 12h: c'est dans un collège de La Villaufond vidé de ses élèves que je débarque pour l'apéro et le repas de départ du principal, M. Grandmanitou, qui a obtenu sa mutation dans les colonies DOM-TOM et qui va quitter l'établissement après six ans de bons et loyaux services. Bon honnêtement ce n'est pas comme si j'avais l'intention de verser une larme, je le connais à peine cet honorable fonctionnaire, mais le repas est gratos et surtout si il y a bien une qualité qu'on ne peut pas lui enlever au patron c'est bien son goût sûr en matière de pinard :-) En l'occurrence il nous sort dès l'apéro un petit blanc languedocien (hé oui!) de derrière les fagots qu'on commence à se torpiller gaiement avec le collègue de français et Marinette, la surveillante de l'internat. C'est alors que surgissent trois internes de 3e qui poireautent au collège le temps que leur TER, évidemment en retard, finisse de cahoter dans la descente du plateau. Tiens, je vais aller aux nouvelles du brevet. Vaguement inquiet, j'avise Ronald, sympathique solide gaillard :

- Alors ça c'est bien passé hier en histoire-géo?

- Oui ça va c'était facile, surtout la géo. Le plus dur ça a été les maths.

Ouf ils n'ont pas l'air d'avoir trop galéré, je peux partir en vacances tranquille. Faudra que je pense à rappeler pour les résultats début juillet. Bon en attendant j'y retourne, les deux autres affreux sont en train de se siffler la bouteille sans moi.

Mercredi, 16h : je suis saoul et mon ventre va éclater. Je n'aurais pas du reprendre trois fois de la saucisse à la châtaigne et de l'omelette norvégienne mais je ne regrette pas. C'était trop bon et ça a un peu épongé le vin. Et puis je suis en train de me donner de l'activité physique : dans la salle de physique-chimie nous jouons à "Buzz", sorte de "question pour un champion" délirant, sur la PS3 du collègue de SVT branchée au vidéo-projecteur de la salle. Le collègue de SVT est hors de portée pour la première place mais je peux encore doubler la prof d'espagnol sur le fil. Voyons, "lequel de ces quatre joueurs de football est Islandais?" Hihi fastoche, c'est Gudjohnsen, hop. Merde je me suis trompé de bouton. Polala j'en tiens une belle moi.

- Bon allez c'est pas tout ça je file faut que je range mon appart, je le rends demain et j'ai même pas encore prévenu la proprio. Bon ben je vous dis au revoir, ça m'a fait plaisir de vous rencontrer, peut-être à un de ces jours si je repasse dans le coin.

24 heures plus tard je repense à ce départ du collège en écrivant cet article et je suis étonné a posteriori de l'avoir quitté sans un regard, sans même me retourner. Et c'est à peine si un quand même c'était une équipe sympa m'a furtivement traversé l'esprit. En une seconde j'avais fait un sort à sept mois de boulot et de vie. Et pourtant j'ai aimé ce remplacement au cours duquel j'ai connu des conditions de travail absolument idéales. Je suis parfois sidéré de voir à quelle vitesse certaines pages se tournent. Mais passons.

Mercredi, 23h : bon rien n'est rangé dans l'appart, y a encore des affaires qui trainent partout, tant pis on verra demain matin. La proprio vient visiter à 7h juste avant que je parte corriger le brevet à 40 km de La Villaufond, j'aurais bien le temps de balayer la poussière sous le bahut et de masquer la tache noire sur le mur de la chambre. Allez, un chapitre d'Arsène Lupin et au lit. Bouducon j'ai mal au crane, il a fait mal ce pinard.

Jeudi, 7h30 : putain j'ai oublié le vin blanc et la terrine de porc dans le frigo! Et j'y pense à 20 km de La Villaufond sur la route des corrections de brevet! Trop tard tant pis pour moi. Quel boulet. Je suis incapable de décoller de quelque part sans oublier quelque chose. Ceci étant je ne regrette pas de m'être levé aux aurores et de rouler une dernière fois sur le plateau. Le soleil rasant du petit matin illumine un paysage de rêve. Au gré des virages m'apparaissent les fermes de pierre, les hameaux nichés au creux des vallons, les chaos de roches grises, les prairies et les landes, les forêts de pins et de châtaigniers. En cet instant je jurerais que la montagne m'appelle. J'entends sa voix, pour la dernière fois sans doute, un appel plaintif et ultime comme si elle jetait tous ses charmes dans une dernière lutte. Hier je ne me suis pas retourné en quittant le collège mais en cet instant j'ai envie de faire demi-tour.

Jeudi, 8h15 : au "Café de l'univers" en face du collège du Plateau :

- Excusez-moi je crois que le lait du crème que vous m'avez servi a tourné.

- Non ne vous inquiétez pas c'est parce que c'est du lait entier...

- Non mais attendez je sais faire la différence entre du lait entier et du lait tourné, et celui-là a tourné.

- Snif snif. Mais non c'est du lait entier.

- Bon au revoir.

Jeudi, 11h : ça ne fait que deux heures et j'en ai déjà marre. Nous sommes cinq profs d'histoire-géo littéralement séquestrés dans une étuve, et le tas de copies de brevet est à peine entamé. Et pour l'instant c'est pas brillant : une sur deux n'a pas la moyenne alors que le niveau de l'épreuve est déjà au ras des pâquerettes. Nous enchainons les paquets de 10-12 copies de petits collèges nichés au creux des gorges ou dans les vallons des plateaux. Je viens de mettre un 6,5/40 à un torchon incomplet digne d'un élève de 6e en perdition... C'est vraiment la partie la plus insupportable du métier. Nous sommes à l'usine, sur la chaine de montage. Vingt fois déjà que je lis les mêmes erreurs sur les Trente Glorieuses ou sur l'UNICEF. J'essaie de ne pas m'énerver et de garder la tête froide, c'est quand même le brevet que je corrige. Les deux bien de consomations que Richard Schnell (le personnage principal d'un texte sur une famille des Trente Glorieuses, ndlr) a eu en 1975 sont ces deux fille. Mon dieu mais c'est pas vrai... J'espère qu'il ne les a pas "consommées" ses deux "biens". Allez hop, 0/2...

Jeudi, 14h30 : et c'est fini Thierry!... Et c'est fini l'équipe de France est championne du monde!... Dernière note entrée sur internet, je suis libre jusqu'au 1er septembre! Je m'évade aussi vite que possible de ce pénitencier, des fois qu'on me rappelle au dernier moment pour corriger un dernier paquet ou pour faire le ménage dans les salles... Par les temps qui courent on ne sait jamais. Plus que 4h30 de départementales à travers le sud-ouest et je suis à Toulouse, allez on se motive. Tiens je vais mettre la radio ça fera passer la route plus vite. Frrrrzzzzz...Radio Péquenot FM il est 15h, Jean-Michel votre animateur pour vous accompagner. Tout de suite Aimé et son orchestre Gersois suivi de Guy Béart, extrait de son nouveau cd "unplugged in Carpentras"... Pfff ça va être long ce retour à la maison.

Jeudi, 19h30 : Une piscine sur un coteau dominant Toulouse. Un verre de jus de fruits dans la main. Le soleil qui descend au loin dans la plaine. Ça y est je peux souffler je suis vraiment en vacances. Ça valait le coup de transpirer cinq heures dans ce four sans climat', coincé derrière des camions et des caravanes. J'ai la curieuse impression de refermer une parenthèse ouverte un après-midi d'aout il y a dix mois. Comme si ces longues semaines de vie dans la montagne n'avaient été qu'un rêve, une longue nuit entre deux étés de soleil et d'éveil.

Mais c'est l'été, ce sont les vacances qui sont une parenthèse. Et en septembre il faudra replonger. C'est incroyable que je ne me soit toujours pas fait à cette idée.

Mais c'est pas vrai!

14h45: y a ENCORE des 6e qui ont trouvé le moyen de débarquer ce matin au collège!

On leur avait pourtant fortement suggéré de rester chez eux mais rien à faire.

Écoutez les enfants c'est très bien d'être sérieux et d'aimer l'école mais maintenant ça suffit, faut rester chez vous, faut nous laisser tranquilles, on ferme.

Comment?

Oui on va faire un jeu. Oui j'ai ramené les bonbons...

Edit à 17h10:

1. Je me suis fait pourrir aux échecs par Marouschka (11 ans, 1m10 pas plus). Et je n'ai même pas fait exprès de perdre! :-(

2. Après avoir crié d'effroi devant la bd "La bête du Gévaudan" les trois 6e présente se sont gentiment esclaffé en lisant "Le guide du zizi sexuel" dont il a déjà été question. Ça m'a rappelé d'émouvants souvenirs.

3. Je me suis rarement autant ennuyé. Deux heures à tourner en rond dans les couloirs vides du collège pendant que les trois boudchous, parachutés à la garderie par leurs parents, s'occupaient comme ils pouvaient au CDI.

4. Allez distribution de bonbons pour les courageuses qui sont venues aujourd'hui. Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis!! Merci Monsieuuuuuuuuuuuuuuuuuuur!!

5. Monsieur on fera quoi jeudi?... Jeudi? Y a plus rien jeudi, moi je serai au collège de Pistouillac-les-Venelles pour corriger le brevet... Ah bon c'est la dernière fois qu'on vous voit? Snif snif. Au revoir monsieuuuuuuur et merci.

Au revoir les filles :-)

Mutations III, l'Affectation Finale

Et voilà fin de la longue procédure de mutation et fin du suspense :

Vous êtes affecté(e) en HISTOIRE GEOGRAPHIE

dans l'établissement LYC FELIX LECHAT

             99430 LA CHIGNOLETTE SUR PIPERADE (0990023U)

C'est la fin de l'Errance pour le TZR rural, j'obtiens le poste fixe en lycée que j'avais appelé de mes vœux.

Dans un trou rural à peine plus vivant que La Villaufond. On ne peut pas tout avoir.

Rendez-vous lundi matin à 9h avec le proviseur pour négocier sec mes futures classes, mon emploi du temps et mes éventuelles heures sups. Puis matinée au lycée et au village pour me faire une opinion du lieu.

Fin d'année : tout le monde pète un cable

En ce moment c'est dur. Et je compte et subis chaque seconde qui me sépare de la quille. A l'heure où je vous parle il me reste encore une heure de 3e de 15 à 16, et peut-être deux heures de 6e lundi prochain.

Je dis peut-être parce que je ne veux pas perdre espoir mais en fait c'est sûr qu'elles auront lieu ces heures du lundi. Parce qu'il y a dans cette classe un noyau dur de petits boudchous qui aiment vraiment l'école, s'y sentent bien, et veulent y rester jusqu'au bout. Hier j'ai halluciné, une petite a eu les larmes aux yeux quand elle a réalisé tout d'un coup que l'année scolaire était finie, que c'était peut-être notre dernier cours ensemble puisque je ne reviendrai pas l'an prochain. Donc ceux-là reviendront lundi malgré les discrètes pressions de l'administration les encourageant à rester chez eux. Ils hanteront jusqu'au bout les couloirs de ce rassurant collège, leur deuxième maison, prolongeant l'absurde jusqu'à l'ultime minute. Faut dire aussi que j'ai commis la grosse bourde de leur promettre hier soir qu'on referait des jeux et qu'il y aurait encore des bonbons à gagner. Quel crétin. Mais c'est pas si grave parce que je les aime bien mes 6e. Et ça ne me dérangera pas de les revoir une dernière fois.

Avec les 3e en revanche je ne cherche plus à me voiler la face. Je les déteste. Je hais cette classe de branleurs démobilisés qui aura persisté jusqu'au bout dans sa politique du rien, du bof, du je sais pas. Et pourtant j'ai lutté presque jusqu'au bout. Jusqu'à tout à l'heure 12h30 en fait. L'inespéré miracle a même finalement eu lieu : j'ai fini le programme d'histoire-géo et presque celui d'éducation civique. Je l'ai fini au sens littéral du terme : MOI je l'ai fini. Eux non. "Eux" n'ont pas vraiment fait de troisième trimestre. Et depuis deux semaines "eux" sont définitivement insupportables et refusent ouvertement de travailler. Parce que "eux" savent depuis quelques jours que c'est gagné. Le conseil n'a pas proposé de redoublement, ils vont pouvoir partir en seconde générale, en bac pro ou en formation. Quand à ceux qui étaient à la ramasse, ils savent depuis longtemps que tout est perdu pour eux. Et comme ils ne sont pas stupides, ils on très bien compris, comme me l'a dit hier Daniel que c'est bon monsieur pourquoi vous nous parlez sans arrêt du brevet?! C'est bon le brevet ça sert à rien on s'en fout. Les quelques bons élèves eux voient les choses sous un angle plus calculateur comme me l'expliquait Jérôme l'autre jour : bah moi je l'ai déjà moi le brevet avec le contrôle continu donc bon les écrits... Et puis c'est trop facile le brevet y a pas besoin de tout ce que vous nous dites en cours... Quand la clairvoyance et l'esprit mesquin rencontrent l'absence totale de fierté et d'ambition...

Depuis hier ils ne sont plus que dix sur quatorze en classe. Je devrais m'estimer soulagé puisque deux "cas" nous ont quitté : Sofia qui a compris qu'elle n'avait plus rien à espérer du collège et qu'elle ne rattraperait pas quatre ans de dilettantisme en quatre heures de cours, et Charlotte qui a fait une fugue de l'internat et une tentative de suicide il y a deux semaines, qui a été renvoyée à ses parents parce qu'elle a à régler des problèmes plus urgents que ses difficultés en histoire, et qui reviendra - peut-être - le jour du brevet. Mais le problème c'est que d'autres ont instantanément pris le relais : l'inénarrable Daniel qui rêve de devenir conducteur d'engins de chantier dans une entreprise de la commune - et accessoirement pilier de bar et chasseur bedonnant - et qui a très bien compris que la connaissance de la guerre froide ou de l'organisation régionale du Japon n'était pas primordiale dans son projet professionnel. Celui-là glande au fond en se balançant sur sa chaise - dans le meilleur des cas - ou bien abreuve la classe de ses conneries à voix haute destinées à tromper son ennui d'élève largué. Et que dire de Vincenzo... En conflit ouvert avec sa mère parce qu'il veut quitter La Villaufond pour rejoindre son grand frère délinquant et ex-taulard dans la grande ville voisine et y glandouiller à son aise - sa grande ambition dans la vie... Et bloqué dans ce trou par cette même mère qui le menace - à grands coups d'engueulades quotidiennes - d'appeler les flics si il met ses menaces de fugue à exécution et de faire coffrer le frangin pour détournement de mineurs. Ambiance... Donc depuis trois semaines Vincenzo part en sucette. Je crois qu'il hait les adultes, qu'il hait le collège, qu'il hait le village, qu'il hait tout et tout le monde. Et nous les profs nous prenons sa colère en plein buffet. Quand au reste de la classe elle dort ou elle papote, au gré des humeurs et des caractères de chacun. Bref en ce moment je suis très seul en "cours".

Mais comment leur en vouloir un 26 juin? Ces élèves sont épuisés, ils sont usés jusqu'à la corde, jusqu'à la moelle. On est en train de pomper sur la réserve leurs derniers centilitres de kérosène. Ah ça, il est reconquis le mois de juin M. le ministre! Grande victoire, l'Education Nationale triomphe! Vous pouvez être fier du collège de La Villaufond, un collège modèle et obéissant! Le collègue de français a fini le programme mardi, le collègue de maths hier, et moi aujourd'hui. On les a serrés comme des torchons, on les a essorés, ils sont secs, ils sont vides. Ils sont dégoutés de l'école aussi.

Alors tout à l'heure quand je leur ai distribué le dernier polycopié de l'année, quand j'ai vu que sur dix élèves tout juste deux se forçaient à y jeter un œil, que les autres ne l'avaient même pas remarqué et que Daniel et Vincenzo commençaient déjà à en faire un avion en me regardant droit dans les yeux, eh bien je ne me suis pas énervé. Alors que c'était mon rôle de le faire, que c'était ce qu'ils attendaient pour me voir péter un câble, pour s'amuser et mettre un peu d'ambiance, pour secouer l'ennui et la torpeur, bref pour qu'il se passe quelque chose. Non j'ai juste senti une grande, une immense lassitude. Le corps a dit stop, c'est ici et maintenant que ça s'arrête. Stop à cette course folle et absurde, stop à une telle irrationalité,, à une telle folie. Ma folie. Oui ils ont raison c'est les vacances, et puis le brevet ça sert à rien je m'en fous, j'en ai rien à foutre. Marre du collège,marre de tout, je veux juste rentrer chez moi et me poser.

- Bon allez... ça sonne dans cinq minutes, rangez ce polycopié vous le lirez chez vous, vous pouvez y aller.

Putain qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire tout à l'heure? Pourvu qu'ils craquent et qu'ils ne viennent pas comme ils me l'ont affirmé en se précipitant dehors...

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Ca déborde: la semaine de trop

Ca déborde. C'est lundi mais ça déborde déjà. Je n'en peux plus; les élèves non plus. La reconquête du mois du juin va laisser des traces. Trop de pertes en routes. Inefficace au possible et inutile au demeurant. Qui a envie de travailler quand les conseils de classe sont passés? Qui travaille du reste?

Ca déborde d'abord avec les 5e2. Ils sont 13 sur 22. Pourtant leur conseil n'est pas passé. Mais leur motivation est plus que nulle. Ils ne trainent même plus des pieds, ils se trainent par terre en vociférant. Je sens d'entrée que je ne les aurai pas. J'avais pourtant fait des photocopies. Je leur ai même distribué. Ils veulent faire des jeux. Comme j'ai pas plus envie qu'eux de travailler sur le royaume de France (pourtant c'est vachement intéressant, je comprends pas!) je me laisse avoir mais tente de garder la face en organisant un piètre jeu pédagogique que trois petites sournoises me sabordent avec leurs réflexions que je trouve de moins en moins drôles et de moins en moins bon esprit. Je finis d'ailleurs par en jeter une qui s'en va en ricanant. Pauvre fille, potentiellement brillante, qui a sabordé son année par une crise d'adolescence avancée et mal placée. Ca déborde, ça coule de tous les côtés, c'est avec soulagement que j'entends la sonnerie et même si les filles sympas viennent me faire la causette à la fin du cours, j'ai comme un sentiment de malaise, un truc à côté duquel je serais passé avec cette classe et que les petites réflexions perfides de gamines trop pleine d'une assurance malsaine me renvoient. Impression qu'accentue la perspective du cours suivant.

Ca déborde avec les 6e6. Une classe dont je me suis progressivement désintéressé au cours du 3e trimestre. La rupture totale. L'archi minimum pédagogique. Je n'ai même pas été à leur conseil de classe, trop tard un jeudi soir. Et maintenant leur mauvais esprit, leur provocation (tempéré par l'effectif réduit de moitié) autant que la bonne volonté stupéfiante de quatre élèves qui ont supporté la tempête pendant trois trimestres résonnent en moi comme une accusation. Oui, je les ai lâché. Oui je n'ai pas tout fait. Oui je les ai laissé tomber. Oui, c'est lamentable. Oui je n'ai pas été professionnellement correct avec cette classe. Je m'en veux. Mais pas trop en fait. J'en ai juste marre. Le vase est brisé depuis longtemps. Il faut juste que je me casse pour ne pas voir les dégâts et payer la facture. A côté de moi, la "lâcheté ordinaire" de Pouv est un acte de bravoure. J'ai pourtant envoyé une élève faire quelques photocopies dont une moitié s'est transformée en avions. J'ai pourtant noté trois questions, les corrections et un paragraphe au tableau. Du fond du coeur je remercie ces 4-5 élèves qui ont maintenu l'illusion que j'étais dans mon rôle en faisant ce que je demandais sans aucune conviction. L'illusion. On ne peut pas être tout le temps glorieux, c'est la queue entre les jambes (l'autre, pas celle à laquelle vous pensez) que j'ai laissé pourrir d'un vague point d'orgue les dix dernières minutes en ouvrant mon Midol et en faisant mine de surveiller les élèves afin qu'ils ne foutent pas trop le bordel et continuent à faire des mots fléchés sans trop de bruit. Pathétique renoncement qui n'est que l'image de ce que fût cette année avec cette classe.

Ca déborde pas trop avec les 6e9. Il faut dire que, manuel rendu, je leur sors mon super cours sur l'armée romaine avec des vrais extraits de la série "Rome". Cohorte romaine contre gaulois déchainés. Tactique, symbolique. Ca marche super. Ils pigent bien. Pouvoir de l'image pour les enfants de la télé. Je dois quand même colmater quelques brèches. Gueuler une ou deux fois. Mais ça passe. Que vais-je faire mercredi?

Ca déborde mais ça coule même plus avec les 3e8. 5 élèves sur 17. J'achève la leçon d'éducation civique qui termine le programme. Je suis inquiet. Je devais distribuer des photocopies, beaucoup sont absents. Je crains pour leur brevet, beaucoup vont se ramasser. On n'a pas fait de géographie, ou si peu. J'espère que ça sera un sujet bateau en histoire. Encore une classe avec laquelle j'ai pas su bien faire. Mais je suis victime de ma jeunesse. Premières 3e, première Découverte Professionnelle. Ils ont essuyé les plâtres. Pas sûr que ça les handicape trop mais quand même...

Ca déborde, ça jaillit enfin dans tous les sens avec les 3e6. Ca part dans tous les coins. Mais là c'est plutôt la fête des phéromones. Un truc de malade. Ca pète de partout. Festival. Les plus chieurs ne sont plus là, ne restent que les gentils. En gros "les vrais sages", "les faux sages" et les "gamins". Pourtant ce fût le capharnaüm règlementaire. Les "sages" confinés dans leur rôle toute l'année par les "pénibles" ont cette fois décidé de se lâcher un peu. Ces derniers absents la place était à prendre. Et vas-y que je te ricane, que je te glousse. Vas-y que je te serre et que je te colle. Vas y que je cherche à te toucher les seins. Vas y que je cherche à te montrer les seins. Ca déborde du décolleté, ça déborde de partout. Ca se tripote. Ca se cherche dans tous les sens. Ca ricane, ça rougit. C'est la fin, le pétage de câble final. Fin du collège, fin d'un monde. Je me demande comment j'ai réussi à achever la Ve République, les droits de la femme, la contraception (oui, oui, j'ai pris le risque sexualité et contraception dans cette ambiance, et bien ça a été figurez vous), Mitterand et la cohabitation dans tout ça. Ils ont finalement été plutôt sympas. C'est fini on se dit au revoir comme on peut et les plus audacieux iront chercher la soupe de langues quelque part à 18h à la sortie. Mais c'est pas les plus audacieux qu'on a là. Ils ont 15 ans, ils comprennent rien ou pas grand chose, sinon qu'ils passent à autre chose, ça on leur a dit depuis au moins 10 mois, ils ont fini par l'intégrer. Et dire que je viens encore les emmerder avec le brevet. Putain j'y crois pas moi même. N'eût été le professeur, gardien des droits et de la morale, n'eût été le collège et son cadre normatif, n'eût été les siècles d'éducation et de culture, les millénaires de contenance culturelle et le grand procès de civilisation qui nous conduit des cavernes du piémont pyrénéen à la salle de classe surchauffée par le soleil de l'après-midi d'un collège de banlieue parisienne, n'eût été que la seule nécessité de l'espèce et l'indomptable pression hormonale, tout cela se serait jeté dessus sans complexe, dans tous les sens et par tous les moyens pour former l'éternelle partouze, le grand coït final. La permanence reproductrice. Le saut vers le monde des grands et du sexe à outrance. Mais un jour, un mec avec un os dans les cheveux a décidé de mettre un éducateur au milieu des jeunes de la horde pour leur apprendre à arrêter de dégouliner parce que ça tâche les peaux d'ours et de chamois. Ce mec, présentement, c'est moi.

J'ai lâché dix minutes avant, impuissant à les voir se chamailler, filles-garçons, filles-filles, garçons-garçons...Je les ai contemplé donner leurs derniers coups de feu dans le monde des petits, ai joué à leur laisser essayer de deviner mon prénom, à essayer de me soutirer une adresse mail, facebook ou msn et ai filé à mon conseil de classe.

Comment ça? Ouais je vais aller prendre mes cachets et me foutre au pieu sans trop tarder...je fatigue. Ca déborde.

Lâcheté ordinaire

Aujourd'hui j'ai cours avec les 6e de 15 à 16. Une heure calée au coeur de cinq jours sans rien. Je ne reprends que jeudi à 8h30. Comme j'ai passé mon week-end à Bordeaux j'ai pris un billet pour le train de 6h10 ce matin. Quatre heures de voyage à travers le Sud-Ouest et deux heures de voiture pour rallier La Villaufond et débarquer au collège pour y trouver les restes démobilisés d'une classe, entre élèves déjà en vacances et sportifs en herbe partis en "raid" dans la montagne avec la collègue d'EPS.

Et bien ce train je ne l'ai pas pris.

Avant-hier j'ai changé mon billet pour un train partant mercredi après-midi. Donc je ne ferai pas cette heure. Dès cet article fini je vais décrocher le téléphone pour signaler au collège que je suis "malade" et que je vais pas pouvoir venir aujourd'hui. J'hésite encore entre une rechute du mal de dos qui m'a fait faire cours plié en deux lundi dernier et un quelconque "rhume".

Alors voilà. Je pourrais évoquer la fin de l'année, la fatigue accumulée, prétexter qu'on ne fait plus rien en classe, qu'il manque la moitié des élèves, qu'ils ne veulent plus rien faire depuis que les conseils sont passés et que le principal a décrété qu'il fallait rendre les manuels. Mais non.

Je m'en veux par rapport aux élèves parce que ces 6e sont gentils et sérieux au point, j'en suis sûr, qu'ils auront encore tous fait les devoirs donnés pour aujourd'hui. Mais je 'ai aucun scrupule par rapport au collège. Je les emmerde en fait. J'emmerde mes collègues égoïstes et pantouflards qui n'ont pas voulu bouger le petit doigt depuis deux semaines pour échanger une heure de cours. J'emmerde la titulaire d'histoire-géo qui m'avait assuré qu'elle prendrait l'heure et m'a finalement laissé tomber jeudi dernier sous prétexte qu'elle avait oublié. J'emmerde le principal qui n'a pas voulu faire le moindre effort pour moi au moins une fois dans l'année alors que j'accepte tout sans râler depuis sept mois y compris ce qui n'est pas réglementaire voire pas légal. Bref je les emmerde tous, qu'ils aillent se faire foutre, je m'autorise le temps d'une heure à penser à moi et donc je reste à Bordeaux.

Et si ça ne vous plait pas je vous emmerde aussi :-)

Gare à toi

Gare à toi, mal élu, mal aimé, dictateur en puissance.

Tu as fraudé, tu ne veux rien savoir, tu ne veux pas recompter, tu te réfugies derrière ta mauvaise foi, derrière les barrières d'un clergé gardien du temple et d'une police aux ordres de la légitimité que tu incarnes.

Tu t'emportes, t'isoles, tu réprimes ton peuple, tu assassines, tu calomnies, t'insurges contre ceux qui tirent les invisibles ou imaginaires ficelles, tu te crispes et vois le danger partout. Mais "ils" t'auront et tu es tombé dans le piège.

Tu apparais enfin pour eux, ou en tout cas bientôt, comme l'immense salopard que le monde attendait que tu sois pour de bon, pour de vrai. Tout le monde va commencer à le dire. Tout le monde fait déjà preuve de fermeté à ton égard.

Parce qu'en plus d'être un danger pour "nous autres", désormais tu en es un pour ton peuple, mal élu. Et là, en fait, ça va commencer à craindre pour toi.

Gare à toi, ta fin approche peut être. "Nous" viendrons à la rescousse de ton peuple martyrisé, le droit d'ingérence humanitaire, la démocratie, les droits de l'homme - et de la femme -, le Bon Droit international pourrait réagir.

Gare à toi, ta fin n'est peut être pas si lointaine. Ce ne sont plus des bruits de bottes, ce sont les réacteurs des avions qui chauffent. "Ils" l'ont déjà fait plusieurs fois, ils se gêneront pas pour y revenir.

Merci à celui qui se reconnaîtra pour l'inspiration géopolitique.